Le passage qui m'est le plus étranger, le moins naturel, est celui qui commente une nouvelle de Katherine Mansfield :

Je me demande comment cette parabole éclaire l'affaire des sans-papiers" de Sainte-Geneviève-des-Bois. Mansfield montre bien comment l'exclusion sacrificielle des deux petites filles les plus pauvres, décidées au cours d'une vilaine scène dansée, chantée et quasiment rituelle dans la cour de l'école, fonde l'unité du groupe, conformément aux structures classiques des histoires de bouc émissaire. Voilà un cas "je sais bien, je sais bien, mais quand même..." Car dans l'exclusion que "naturellement" j'aurais tendance à souhaiter des "sans-papiers", je n'ai aucun mal à reconnaître la hideuse structure du sacrifice fondateur, ou conservatoire (d'autant moins de mal que de cette structure-là, en d'autres circonstances, j'ai été moi-même la victime.) Et cependant, "conservateur", je n'arrive pas à ne pas souhaiter la conservation de ce dont ce sacrifice, pour hideux qu'il soit, paraît bien être la condition. Alors?
Renaud Camus Outrepas, p.275 et suivantes

Alors... Je vois avec surprise réapparaître dans cette idée de sacrifice fondateur les hypothèses de Georges Bataille, rejetées lorsqu'il s'agit de sexualité. Je pense bien entendu également à René Girard.
Mais beaucoup plus simplement et plus immédiatement, parce j'ai lu la Bible bien avant d'avoir lu Girard ou Bataille, je songe au texte fondateur du Lévitique (« Aaron lui posera les deux mains sur la tête et confessera à sa charge toutes les fautes des Israélites, toutes leurs transgressions et tous leurs péchés. Après en avoir ainsi chargé la tête du bouc, il l'enverra au désert sous la conduite d'un homme qui se tiendra prêt, et le bouc emportera sur lui toutes leurs fautes en un lieu aride. » (Lévitique XVI:21-22)) et je me dis qu'il est tout de même surprenant, pour un auteur amoureux de l'expérience française, catholique, ou au moins chrétienne, avant tout, de se référer si naturellement à l'Ancien Testament, et non au Nouveau.

A ce texte, spontanément, j'oppose les réflexions de Hans Jonas, qu'il exposa lors d'un colloque à la Drew University:

Surtout, j'ai confronté la conception heideggérienne de l'homme, «berger de l'Être», avec l'exigence toute simple de la Bible et avec la faillite de l'humanité à notre époque. «L'homme serait donc le berger de l'Être — non pas de créatures existantes, mais de l'Être! Sans compter la résonnance blasphématoire que cet usage du titre sacré doit nécessairement avoir pour les oreilles chrétiennes et juives, il n'est guère acceptable d'entendre célébrer l'homme tel le berger de l'Être, alors qu'il a piteusement échoué à devenir le gardien de son frère, rôle que la Bible lui avait assigné.
Souvenirs de Hans jonas, p.231

La référence est encore tirée de l'Ancien Testament («Suis-je le gardien de mon frère?» phrase défensive-agressive de Caïn répondant à Dieu), mais la référence du berger tire vers le Christ, j'associe ce passage, "naturellement" là encore, à la parabole de la brebis perdue: pas une seule brebis ne sera égarée, une seule et chacune comptera autant que toutes les autres, telle est la promesse du Nouveau Testament. Le sacrifice du Christ est le sacrifice définitif, ultime, qui rend inutile, superfétatoire, tout autre sacrifice. Désormais tous peuvent être sauvés.

Et je contemple les résultats de mes petites réflexions, en me disant que décidément, culturellement et socialement, je suis profondément, "naturellement", catholique, et que d'autre part il est tout de même étrange (ou après tout très normal?) de voir un auteur qui s'interroge autant sur l'influence de la pensée juive en adopter si naturellement l'un des mythes fondateurs.