Je reprends les questions posées par JF à la suite du billet Les faux-monnayeurs.
Je concatène et reformule à ma guise.

1/ sera-t-il question, pour vous, du « sens » de ses citations, de leur rapprochement, ou de leur éloignement, ou du rapport entre les La Pérouse de Gide et celui de Swann, ou de leur absence de rapport, mais justement…, ou du rapport avec la phrase qui suit ou celle qui précède, ou de l’absence de rapport, mais that’s the point, ou bien de la juxtaposition stochastique mais statistiquement significative d’allusions à La Pérouse via Gide ou Proust et d’allusions à X via Y ou Z, etc…

=> En d'autres termes, prise à l'extrême, la question revient à déterminer les règles de la construction du texte. C'est un peu trop me demander, mais je peux toujours faire un point sur l'état d'avancement de ma compréhension.

Le texte des Eglogues s'ordonne autour de mots, de thèmes (l'Inde et le tennis dans Passage, par exemple), de livres et de phrases tirées de ces livres.
S'y ajoutent des phrases de l'auteur, qui sont souvent des déformations ou des reformulations de détails autobiographiques. (Mon hypothèse désormais est que tous les textes de RC sont une autobiographie plus ou moins cachée (il faut garder à l'esprit que ce dernier point est devenu évident au fur à mesure que RC a écrit ses livres suivants : au moment de la publication des Eglogues, et surtout avant Tricks, on pouvait s'en douter, on ne pouvait en être sûr) et des phrases tirées de tous les livres camusiens précédents (procédé utilisé dès le second livre).
Les phrases tirées de livres subissent elles aussi, peu à peu, des transformations jusqu'à assimilation, digestion, par le texte (ex: «Comme il faisait une chaleur de trente-trois degrés, le boulevard Bourdon se trouvait absolument désert. Antoine, complètement défoncé, marchait le long du canal, soutenu par Renaud et Denis.» Été, p.371 : la première phrase est l'incipit de Bouvard et Pécuchet (et donc de Travers!), la deuxième est une déformation et une appropriation, il ne reste que la référence au canal. C'est aussi une allusion autobiographique (Antoine=Tony=William, Denis=Renaud=l'auteur).)

Il est bien entendu impossible de savoir pourquoi tel mot, tel thème, a été retenu (il y faudrait un phénomène d'identification à la Pierre Ménard), de même, il est impossible de savoir si ce sont les livres qui ont guidé le choix des mots, ou les mots qui ont guidé le choix des livres. Nous avons des explications, avec le temps : dans Rannoch Moor quelques lignes nous expliquent le choix de "arc" («arké c'est tout de même le commencement et le pouvoir, et tout le grand arc des apparentements idoines» p.663), l'importance des analyses de Ricardou est proclamée dès Travers, EF a retrouvé par ailleurs un intéressant témoignage.

Toujours est-il que les phrases retenues dépendront ensuite, le plus souvent, des mots retenus, soit en fonction des jeux possibles sur l'écriture même d'un mot (le son, l'ordonnancement des syllables ou des lettres), soit en fonction du sens d'un mot ou d'une phrase, les thèmes et légendes qu'il évoque (les Etats d'Amérique, les familles régnantes, le tennis, par exemple).
Une autre règle semble présider au choix des phrases : j'ai eu l'impression que lorsqu'il s'agissait d'une source majeure, d'un livre important, structurant, pour l'ensemble du texte camusien, une phrase au moins de la première page de ce livre-source était retenue (ex : incipit du Vice-Consul, de Bouvard et Pécuchet, d'Orion aveugle (ie Les corps conducteurs), de La bataille de Pharsalle, de Projet pour une révolution à New-York, de La Jalousie, quelques mots du début de Passage de Milan.)

Concernant l'agencement des citations (sera-t-il question du « sens » de ses citations, de leur rapprochement, ou de leur éloignement), j'ai remarqué les points suivants, mais c'est trop général pour être systématique :
- Lorsqu'il s'agit d'un "grand" livre, d'un livre classique, d'un livre que nous sommes supposés avoir lu (Henry James, Robbe-Grillet, Flaubert, Virginia Woolf, Nabokov, Proust, Poe), les citations sont disséminées dans l'ensemble du livre camusien, sans référence. Quand il s'agit d'une référence plus rare, comme Henry J.M. Levet, la source est donnée explicitement (dans Echange). Peu à peu cependant, sans doute déçu et agacé par l'incompétence ou l'incuriosité de ses lecteurs, RC finit par donner la plus grande partie de ses sources (notamment dans Été, quatrième Eglogue).
- Lorsqu'il s'agit de références totalement inconnues, saisies au vol, ou dépendant d'un détail autobiographique, les phrases y faisant référence ne seront pas très éloignées l'une de l'autre, rarement séparées de plus d'une ou deux pages : il faut que le lien puisse se faire dans l'esprit du lecteur. (exemple : A la phrase «Je sais qu'il était né en 1813, [...]» p.293 dans Été correspond la page 288 «Au poste, le présentateur, tout à fait incidemment, a parlé aussi d'Alcan, compositeur né en 1813 et encore plus oublié, bien qu'on lui doive , entre autres pièces, une très originale Symphonie pour piano seul.» (Entre ces deux phrases, on trouvera des phrases à propos de canal et de Lacan (entre autres).))

Les phrases retenues ont rarement un grand intérêt en elles-mêmes, leur sens "absolu" est faible ; elles auraient très peu de chances d'être retenues par un dictionnaire de citations : ce ne sont ni des aphorismes, ni des plaisanteries (là encore, je généralise, il est facile de trouver des contre-exemples. Je donne une tendance.)

Et donc revenons à la question de JF : sera-t-il question, pour vous, du « sens » de ses citations, de leur rapprochement, ou de leur éloignement, ou du rapport entre les La Pérouse de Gide et celui de Swann, ou de leur absence de rapport, mais justement…, ou du rapport avec la phrase qui suit ou celle qui précède, ou de l’absence de rapport, mais that’s the point, ou bien de la juxtaposition stochastique mais statistiquement significative d’allusions à La Pérouse via Gide ou Proust et d’allusions à X via Y ou Z, etc…
Réponse : non.
Les phrases constituent soient des paragraphes, des unités de sens, soit elles coupent des paragraphes, en gênant la lecture, soit elles sont seules, soit elles se répondent en se déformant au cours du temps... Une analyse à la mode Ricardou permettrait sans doute de faire un catalogue des cas et des procédés (variantes et similantes principalement, presque pareilles mais différentes, différentes mais avec des ressemblances), je ne me suis pas livrée à cette recension. Je m'attache à comprendre "à peu près" "comment ça marche" et surtout, j'en profite pour établir un programme de lecture.


Intervient alors la question (angoissée) : à quoi bon tout cela, est-ce vraiment lisible, mais quel ennui de devoir faire tout ce travail en lisant.

2/ où réside le sens, ou le plaisir du texte, ou l’adhésion tout simplement pour qui ne fait pas, même a minima, le travail que vous faites ?[...] Fonctionne-t-il, et comment, pour le lecteur qui ne fait pas comme vous ce travail héroïque de recherche des sources ?

Je ne peux répondre qu'en fonction de moi-même, rien ne me permet d'étayer ma réponse, nous entrons dans la totale subjectivité (ce que j'essaie malgré tout d'éviter. Enfin.)

Je peux faire part de quelques convictions :
- Les Eglogues sont destinées à des gens qui ont beaucoup lu, des livres variés mais plutôt classiques (je ne veux pas dire appartenant au XVIIe siècle, mais des livres faisant partie du patrimoine littéraire), et qui se sont peu à peu détachés de l'intérêt exclusif "pour l'histoire". («Ceux qui lisent un livre pour savoir si la baronne épousera le vicomte seront dupés», écrivait déjà Flaubert en 1879 [1].) Je pense qu'il est préférable d'avoir lu au moins un livre de Claude Simon ou Marguerite Duras ou Robbe-Grillet (ou d'avoir parcouru Vaisseaux brûlés), mais il est fort possible que certains films puissent remplacer ces lectures, je pense aux films des années 60 et 70, ou certains David Lynch. L'important est de ne pas se sentir abominablement frustré si l'histoire ne va nulle part, ou s'il n'y a pas d'histoire, ou si tout tombe en morceaux.
Cela paraîtra peut-être élitiste, mais que les mélomanes et les amateurs de peinture s'interrogent : présenteraient-ils brutalement des œuvres du XXe siècle à quelqu'un sans culture musicale ou picturale?

- Il faut faire confiance à l'auteur. Pour moi c'était facile, j'avais beaucoup aimé Du sens, j'avais confiance. En 1975, il n'y avait rien qui permettait d'avoir confiance, si ce n'est la recommandation de Barthes, peut-être, ou le cercle des personnes que fréquentait l'auteur. Lui faire confiance, cela signifie ne pas se décourager à la première page, en lire au moins vingt ou trente : pour ma part, je trouve que Passage captive et intrigue assez vite, suscite le désir de continuer.

- Dès lors, une lecture attentive, mais non concentrée, non butée, suffit.
Sans l'identification des sources, travail monomaniaque qui a aussi la dimension d'une plaisanterie dans son exagération même (je ne recherche pas franchement les sources : je lis les livres "recommandés", cités, je crie «Eurêka», et je fais une note dans un coin, voilà tout. J'ai commencé par hasard en lisant Échange [2], lorsque j'ai eu la curiosité d'ouvrir Cartes postales de Levet. Ça n'a rien de si extraordinaire, ma surprise et ma déception seraient plutôt que nous ne soyons pas plus nombreux à en faire autant, ça irait tout de même plus vite. (Car cela n'a pas d'intérêt de le faire, ce qui est intéressant, c'est que cela soit fait)), les textes fonctionnent également : Passage dans son obstination à faire revenir les mêmes scènes légèrement déformées, Echange parce qu'il est beaucoup plus proche d'un récit classique, même si l'on dérape très vite, ne sachant plus qui est qui, Travers parce qu'il ménage lui aussi de petits récits dans le texte, tout en nous entraînant progressivement dans un jeu sur des dialogues parallèles, une nouvelle organisation de la page, une satire des discours littéraires jargonnants...
(Immodestement, je vous renvoie à mon commentaire de Passage, découverte naïve et autodidacte des Églogues : vous noterez que je ne fais mention d'aucune citation précise, pour la bonne raison que je n'avais pas compris, à l'époque, cette dimension du texte. Il s'agit donc d'un commentaire purement interne.)
J'ai lu Passage en n'ayant lu que Duras et Roussel, j'ai lu Travers sans reconnaître le Robbe-Grillet dont il est truffé (pour la bonne raison que je n'avait rien lu d'autre que La Jalousie. C'est une critique de Georges Raillard qui m'a mise plus tard sur la piste de Projet pour une révolution à New-York)... et ça marche.
Le plaisir du texte pour moi est dans le glissement des phrases, la construction en échos, les jeux de répons, il est également dans les progrès que l'on fait d'une lecture à l'autre. Il est extrêmement gratifiant de s'apercevoir, d'une lecture à l'autre, qu'on repère davantage de choses, qu'on associe davantage d'éléments. C'est une lecture qui récompense le lecteur de ses progrès (c'est peut-être un peu bizarre d'avouer cela, tant pis). Le plaisir du texte est pour moi un plaisir d'appartenance et de connivence, de gratitude aussi (reconnaissance d'avoir été mise sur la piste de livres dont je n'aurais pas eu connaissance sans cela (Starobinski, Pierssens...)). Et ne négligeons pas l'aspect ludique du jeu de piste, aspect qui paraît moins sérieux, mais justement : quel plaisir de ne pas être obligatoirement sérieux pour avoir l'air sérieux...

Le côté "people" signalé par JF est réel, cependant, à vingt ou trente ans d'écart, il joue sans doute moins, du moins pour moi.

Notes

[1] A Mme Tenant, 16 décembre1879, Correspondance, t.VIII, p.336

[2] Je rappelle à ceux qui voudraient lire ce livre qu'il n'est pas signé Renaud Camus, mais Denis Duparc.