Devant le succès du billet "Comment écrire une carte postale", je m'en vais recopier quelques conseils pour les rédactions et dissertations.

Il s'agit du premier chapitre de La Prédominance du crétin, de Fruttero et Lucentini, livre paru en 1985 qui rassemble les meilleures chroniques, ou tout au moins les plus intemporelles, que ces deux écrivains ont écrites dans La Stampa entre 1972 et 1985.

Rédaction : les sujets de rédaction

Les Pléiades se couchent, les générations passent, mais les sujets de rédaction ne varient pas ; le même gémissement de désespoir, le même murmure d'impuissance continue à s'élever des bancs (naguère en bois, aujourd'hui en plastique) alignés dans les salles de classe : « J'sais pas quoi dire ! »
Pendant les années de la contestation, et pas seulement en Italie, on a tenté diverses voies. Des compositions collectives auxquelles chacun participait par une idée, un mot, une virgule ; des collages d'inspiration vaguement dada-montessorienne, avec des titres de journaux découpés ; des mots sur des bandes de papier, en vrac, que l'écolier devait « structurer » selon sa sensibilité, sa fantaisie ; et puis, bien sûr, les enquêtes et les travaux « de groupes », terreur de milliers de mamans, papas, grand-mères, tantes.
Les plus braillards et les plus ingénus parmi les novateurs tombèrent dans le piège du contenu ; on n'en a rien à foutre de Dante, c'est Gramsci qui nous intéresse. Comme si les Lettres de prison ne provoquaient pas, chez le malheureux cloué devant sa page blanche, la même paralysie abjecte, la même perplexité abattue qui afflige le jeune éxégète de la Divine Comédie.
En vérité, les divers réformateurs et expérimentateurs, ceux des ministères comme les babas barbus, furent tous victimes du même préjugé inconscient selon lequel écrire ne serait pas vraiment compliqué, au fond ; ce serait comme lire et même, carrément, comme parler ; aussi suffit-il de connaître les mécanismes élémentaires de la langue, quelques centaines de mots pour exprimer avec une précision exquise ce qu'on a dans la tête.
Les autres arts ne se prêtent pas à semblables illusions et gardent brutalement leurs distances : dans le public qui se presse pour le concert de Rostropovitch, ou l'exposition de Picasso, le pourcentage de ceux qui savent tenir un archet ou un pinceau est bien faible ; tandis que tous les lecteurs de Manzoni, tous sans exception, savent manier matériellement la plume plus ou moins comme lui, et cela leur procure la sensation, non pas, bien entendu, d'être Manzoni, mais quand même, de piocher, eux aussi, en bordure du même champ, de ne pas en être exclus par des ravins infranchissables.
C'est peut-être de cet antique aveuglement (signalé avec férocité par Kraus voilà déjà de nombreuses décennies) que naissent les sujets de rédaction qui sont toujours, d'une façon ou d'une autre, tellement difficiles, tellement épineux qu'ils donneraient la tremblote à n'importe quel écrivain professionnel.
Aux enfants de nos amis qui nous demandent conseil, nous recommandons en général de choisir les sujets « de cours », dont nous avons constaté le retour avec un vrai soulagement. Ce sont les plus inoffensifs, les plus fonctionnels, et en réalité les moins coercitifs, les moins sournois pour les élèves. Seuls des esprits immensément obtus ont pu considérer ces honnêtes contrôles, ces ternes péages d'autoroute, comme un ennemi à abattre. Avec un minimum d'application et de mémoire, n'importe qui est capable de reproduire en bon ordre sur une feuille un certain nombre d'opinions d'autrui sur la Renaissance, la Révolution française, Cavour, Lénine, les poètes romantiques et la Première Guerre mondiale. L'important, c'est de ne pas oublier qu'il s'agit, dans tous les cas, de questions ouvertes, controversées, incroyablement compliquées, sur lesquelles un adolescent ne peut pas, et surtout ne doit pas, « avoir une opinion personnelle ».
Malheureusement, l'école fait tout pour brouiller les cartes en formulant les sujets comme si l'écolier était appelé à rédiger un mémoire pour un congrès de spécialistes. Préambules longs et solennels, phrases entortillées et menaçantes, et, pour finir, le coup de canon du sujet proprement dit. Alors qu'il faudrait dire : « Tu ne sais pas grand-chose sur la polémique autour du Vérisme, et tout ce que tu sais est de seconde ou de troisième main. Nous voulons simplement vérifier si tu as au moins compris les termes du débat et si tu as en tête quelques dates, quelques titres et les points de vue de deux ou trois spécialistes qui ont passé des années à s'en occuper. Si tu te permets d'utiliser des expressions comme " d'après moi " et " à mon avis ", tu seras recalé d'office. »
Qu'ils soient paresseux ou terrorisés par les formulations grandiloquentes et absconses du sujet d'histoire et de littérature, de nombreux lycéens préfèrent cependant le sujet dit « libre » ou « d'invention » et s'exposent ainsi à des dangers mortels. Car ils affrontent alors avec une inconscience aveugle et des moyens d'expression rudimentaires (mais personne ne les a mis en garde) rien de moins que la prose d'art, le petit poème en prose, le billet littéraire.
« Le printemps est parmi nous » ; « Vous décrirez les impressions et les sentiments que la vue de la mer suscite en vous » ; « Mon meilleur ami » sont des sujets qui, sous une apparente facilité, cachent un défi aux maîtres de l'image fulgurante, de l'adjectif lapidaire, de l'analyse psychologique minutieuse.
Ce qui se présentait comme une échappatoire se révèle bien vite un piège : le malheureux en est réduit à racler le fond de sa pauvre culture littéraire, d'où il ne peut tirer que gazouillis d'oiseaux, fleurs écloses et bouillonnement d'écume. Mais la banalité, qui dans le sujet de cours était en fait considérée comme une qualité, devient ici une faute. L'enseignant lit ces images rabâchées, ces lamentables déchets, ces tentatives malhabiles, et il sent poindre en lui, qu'il le veuille ou non, des comparaisons meurtrières avec D'Annunzio et Mallarmé, Melville et Proust. Irritation et découragement le poussent à la sévérité : comment se peut-il que ce petit crétin ne sache rien tirer d'autre d'un inséparable camarade de jeu, d'une balade en Sardaigne ? Et l'imprudent rentre chez lui avec une appréciation désastreuse.
Reste le sujet « de rhétorique » ou « d'actualité », mise au goût du jour des sujets d'autrefois sur la clairvoyance du Duce, la Victoire du Quatre-Novembre, l'Empire d'Abyssinie, l'orgueil d'être Ballilla[1]. Le thème précis est sans importance ; il peut porter indifféremment sur le tremblement de terre, la drogue, la propreté des villes, la faim dans le monde, la peine de mort ; il s'agit seulement de vérifier le degré de conformisme de l'élève. Si ce dernier prenait au sérieux l'invitation à s'exprimer librement et écrivait, par exemple, qu'il a considéré le tremblement de terre comme un spectacle grandiose, que tout ce Tiers Monde mal nourri ne lui fait ni chaud ni froid, qu'il rêve d'assister à une belle pendaison publique, il irait au-devant de sérieux désagréments.
Mais une fois ce point éclairci, il pourra affronter cet exercice de rhétorique sans risques ni efforts excessifs, car il suffit de lire un peu les journaux et de regarder un peu la télévision (ce qui sert déjà à démontrer une louable « prise de conscience » des problèmes contemporains) pour rédiger un texte acceptable. Ici, la banalité est à nouveau de rigueur ; toutefois, il est conseillé de lui imprimer un mouvement dialectique du genre : les usines polluent / mais par ailleurs elles font vivre beaucoup de monde / quoi qu'il en soit l'Homme saura certainement trouver une solution.
En tout cas, il est essentiel de garder à l'esprit qu'il s'agit d'un test sur « les bons sentiments » : compassion pour les faibles, solidarité avec les opprimés, indignation envers les tyrans, réprobation envers les riches oisifs et corrompus, haine envers la violence et la guerre, amour de la paix et du travail, confiance dans la démocratie et l'avenir, non sans la conscience virile des difficultés à affronter.
Toutes ces formules moralistes seront donc profitablement introduites dans le développement pour culminer dans l'indispensable conclusion finale, au ton responsable et réfléchi. Le meilleur entraînement à ce genre d'exercice reste la lecture ou à la relecture de Cuore[2], les matériaux émotifs n'ayant pas bougé depuis. L'élève pourra aisément pourvoir aux transpositions évidentes en substituant aux lieux communs du siècle dernier ceux qui sont en vigueur de nos jours ; seringue du drogué, au lieu de bouteille de l'alcoolique ; camarade handicapé, au lieu de camarade tuberculeux ; commémoration syndicalo-résistante, au lieu de militaro-patriotique ; main chaleureuse du président de la République, au lieu de main chaleureuse d'Humbert Ier, et ainsi de suite.
Quant à manier la langue avec désinvolture et élégance, inutile de songer désormais à l'apprendre à l'école. Il faudrait des réformes drastiques et, en premier lieu, la suppression du téléphone et le retour à la carte postale primale de Varazze : « Chère maman, je t'écris pour te faire savoir que... »
Par ailleurs, le téléphone est devenu un instrument indispensable de la vie moderne.
Quoi qu'il en soit, l'Homme saura certainement trouver une solution.

Malgré l'ironie de la fin de ce billet, je ne saurais trop encourager ceux qui arriveraient ici en cherchant réellement des conseils pour leur rédaction et leur dissertation de suivre au pied de la lettre les recommandations de Fruttero et Lucentini:
«L'important, c'est de ne pas oublier qu'il s'agit, dans tous les cas, de questions ouvertes, controversées, incroyablement compliquées, sur lesquelles un adolescent ne peut pas, et surtout ne doit pas, « avoir une opinion personnelle »
et
«Nous voulons simplement vérifier si tu as au moins compris les termes du débat et si tu as en tête quelques dates, quelques titres et les points de vue de deux ou trois spécialistes qui ont passé des années à s'en occuper.»

C'est tellement évident, quand j'y pense. Pourquoi ne le dit-on pas?
(Attention, lycéen, étudiant : n'avoue pas, ne montre pas que tu as découvert ce secret, tes professeurs pourraient t'en vouloir. Pourquoi? Je ne sais pas, mais il ne faut pas prendre de risque.)
Incidemment cela me rappelle l'échec de Sartre la première fois qu'il présenta l'agrégation de philosophie : il avait voulu donner "son point de vue personnel", tandis que Raymond Aron suivit sagement les règles académiques. (source : Sartre, Aron : deux intellectuels dans le siècle)

Notes

[1] Mouvement des jeunesses fascistes jusqu'à douze ans (N.d.T)

[2] Ecrit en 1886 par un « socialiste modéré », Edmondo De Amicis, ce livre du genre édifiant-larmoyant est resté longtemps une lecture presque obligatoire pour la jeunesse italienne. (N.d.T.)