Je vois des discours qui passent, et je pourrais les prendre, comme des autobus.
Renaud Camus, Buena Vista Park, p.81



Parler de Théâtre ce soir n'est pas difficile. Il n'y a aucun risque de dévoiler l'intrigue, puisqu'il n'y en a pas.
Il y a un décor, sept personnages et sept discours.
Ici, la maxime qui veut qu'au théâtre la parole vaille l'action est contredite: la parole ne vaut qu'elle-même, par elle-même et pour elle-même. Sept discours poursuivent chacun leur idée fixe dans leur style particulier, sans jamais se répondre ni prendre conscience des autres discours, il n'y a aucune interférence, on pourrait imaginer sept instruments de musique jouant chacun leur partition sans se préoccuper des autres. (On songe également aux monologues des personnages des Vagues).
La seule règle consiste à ne jamais parler ensemble, de manière à ce que chaque parole soit audible et compréhensible; c'est sans doute la grande difficulté à résoudre lors d'une représentation de la pièce: donner l'impression qu'aucun des personnages ne s'arrête pour laisser parler l'autre mais que tous parlent sans prendre garde aux autres, tout en ménageant des pauses dans le discours de chacun afin que chacun soit audible tour à tour.
La dynamique de la pièce est très simple: il y a sept personnages, le premier est en scène quand la pièce commence, les six autres viendront s'ajouter un à un, comme une ligne musicale supplémentaire.

Le principe fondamental de cette pièce est l'écart, le décalage. Tout est là, mais rien n'est à sa place.
La deuxième caractéristique de cette pièce, moins apparente, est qu'elle est immédiatement démodée à cause de son intense actualité: reflet d'un moment précis de l'état des discours, d'une manière de parler, elle est terriblement datée, dans les deux sens du terme: elle porte la marque du début de 2008, elle est vieillie avant même de paraître.

Le décor est celui d' Au Théâtre ce soir : il faut donc avoir connu Au théâtre ce soir pour comprendre l'allusion. Dans le cas contraire, l'ironie échappe. Cependant, la description permet de combler cet éventuel manque de référence:

Le décor, très conventionnel, est inspiré de ceux d' Au théâtre ce soir, l'ancienne série d'émissions dramatiques de la télévision. Toutefois il n'est pas nécessaire qu'il soit spécialement laid. Appartement grand bourgeois de théâtre bourgeois, un peu emcombré, sans plus.[...]
Renaud Camus, Théâtre ce soir, premières lignes du livre

La description de la pièce et des personnages se poursuit, très précise, jouant à croire à contretemps que ce qu'elle décrit est habituel (le père: «Moustache et Légion d'honneur. Inutile d'aller jusqu'aux guêtres et au monocle.») ou exceptionnel (les jeunes: «Casquette de base-ball retournée tout à fait possible. On est au théâtre.»)
Si l'on voulait monter la pièce aujourd'hui, il faudrait choisir un théâtre connu pour son avant-gardisme, genre Les Amandiers à Nanterre. Cette pièce posera un grand défi dans vingt ou cinquante ans: que faudra-t-il faire, suivre à la la lettre toutes les indications de décor et de costumes, auquel cas l'intention parodique sera perdue, car personne ne la comprendra ainsi, mais croira de bonne foi qu'il aurait été tout à fait possible en France en 2008 de mettre des guêtres au père tandis que le fils aurait eu l'air légèrement étrange avec une casquette retournée, ou faudra-t-il transposer selon un code vestimentaire impossible à imaginer aujourd'hui? (Il faudra transposer, bien sûr).
Quoi qu'il en soit, la pièce écrite ainsi sera pour les sociologues futurs un témoignage important, mais sans doute difficile à appréhender finement, sur les vêtements (à la mode/démodé) et les formes du discours en cours en France en 2008.

Il y a sept personnages et sept discours.
(J'attendais six personnages, à cause de Six personnages en quête d'auteur. Mais chez Pirandello, les personnages sont six plus un, Madame Pace, de même dans Les Vagues, les personnages sont six plus Perceval. Ici, ils sont six plus le Christ).
Les personnages: le père (bourgeois à Légion d'honneur), la bonne (à la Courteline), la mère (bourgeoise à collier de perles), le fils (jeune cadre aux dents longues), la fille (gothique), Ahmed (arabe, en survêtement, accent de banlieue), le Christ (blond, suaire et croix).
Parmi les discours, certains sont "orientés", c'est-à-dire qu'ils ont un sens, ils racontent quelque chose. Ces discours sont au nombre de trois: l'un démontre quel est aujourd'hui le prétendant légitime au trône de France, l'autre explique ce que serait une véritable société égalitaire, le troisième nous donne un cours de syntaxe et de prononciation. Deux sont incompréhensibles, ils n'ont pas de sens: l'un est composé d'onomatopées, de grognements et d'exclamations, l'autre d'un collage d'alexandrins tirés des classiques français. Les deux derniers sont des intermédiaires, ils sont obsessionnels, on comprend ce qu'ils disent, on devine de quoi ils parlent, mais ils tournent en rond: c'est le discours amoureux (l'obsession pour un jeune homme) et le discours d'jeune, sans vocabulaire ni syntaxe («Non pa'ce que c'est vrai... j'veux dire... Faut quand même pas déconner...»).

Je n'indique pas qui prononce quel discours. Le jeu consiste à rendre à chacun son discours. Il n'est jamais tenu par le personnage qui aurait eu vocation à le tenir, de par son âge ou sa tenue: par exemple, c'est la fille "gothico-iroquoise" (sic) qui débite des alexandrins et Ahmed qui explique les méandres de la généalogie royale. Le décalage entre l'aspect des personnages et leur discours crée un effet comique certain, perceptible à la lecture, mais sans doute irrésistible sur scène.

Le père commence seul en scène, puis un nouveau personnage arrive à chaque scène (il y en a donc sept au total), et son discours vient s'entremêler à ceux déjà en place.
A l'énoncé, cela paraît bizarre et rébarbatif; à lire, c'est amusant, curieux, et cela "prend" peu à peu, comme une sauce "prend" au fur à mesure qu'on ajoute des ingrédients.
On suit chaque fil de conversation avec curiosité, leur propos est si convenu qu'il n'y a aucune surprise à les entendre, cependant, on est heureux de renouer un fil un instant, de poursuivre, quelques secondes encore, une pensée que l'on connaît par cœur. Ce sont réellement des phrases pour ne rien dire, des discours mille fois entendus, rabachés, sans surprise. C'est la rumeur du monde qui s'élève peu à peu de la scène. Je serais curieuse de voir ça.

PS : j'ai mis quelques minutes à comprendre (du moins je pense avoir compris, car comment être sûre?) la dédicace : le Brigadier est mondain, bien entendu. Ce n'est pas le gendarme Eliézer, comme mon esprit l'avait envisagé un quart de seconde.