J'ai très mal pris (ou plutôt je n'ai pas pris) les références des articles cités. Tout ou à peu près me semble  : des citations, des schémas et des références d'articles.

Pour cette dernière transcription (dans tous les sens du terme), je mets en ligne la page 8 de mes notes.



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Jon Elster travaille sur la rationalité et les sciences sociales. Il a publié de très nombreux articles et livres, sur la rationalité, le choix d'une constitution, Marx, une réflexion sur Stendhal, «Deception and self-deception in Stendhal», self deception, c'est-à-dire aveuglement volontaire...
Nous avons souvent discuté car nous sommes tous les deux professeurs à l'université de Columbia...

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Lorsqu'on avait l'esprit cartésien au XVIIIe ou au XIXe siècle, on avait du mal à admettre la théorie de la gravité parce qu'il s'agissait de lois lointaines et invérifiables.
Il a fallu attendre 1915 et Einstein pour que la loi de la gravité soit intégrée dans un système plus général. Einstein, quant à lui, ne put jamais admettre la théorie quantique. En particulier, il réfutait l'une des hypothèses émises sur les particules, qui soutenait que des particules se trouvant dans un état «intriqué», formant une sorte de paire inséparable, se comportaient comme si elles restaient unies par un lien mystérieux même lorsque chaque particule «jumelle» se trouve à une grande distance de l'autre. Einstein appelait ce phénomène une «action surnaturelle à distance» et sa rationalité refusait de reconnaître la possibilité que ce fut vrai.
En 1982, les expériences d'Alain Aspect à Orsay ont validé cette hypothèse, donnant tort à Einstein. Elles ont démontré l'existence empirique du phénomène, qui est une sorte d'enchevêtrement. C'est comme si deux personnes jouaient aux dés et que la somme des points sortants étaient toujours la même: si l'un sort 5, vous savez que l'autre va sortir ou a sorti 2, si l'un sort 4, l'autre sort ou a sorti obligatoirement 3, etc.

Un autre problème que l'on peut évoquer, c'est celui du dilemme du prisonnier (Jon Elster a projeté un tableau en anglais et donné des références, je n'ai rien noté.) : deux prisonniers complices d'un délit sont retenus dans des cellules séparées et qui ne peuvent communiquer. Si un seul des deux avoue, celui-ci est certain d'obtenir une remise de peine alors que le second obtient la peine maximale (10 ans) ; si les deux avouent, ils seront condamnés à une peine plus légère (5 ans) ; si aucun n'avoue, la peine sera minimale (6 mois), faute d'éléments au dossier.
Il y a donc un intérêt collectif à se taire, mais un intérêt personnel à parler. Si je fais le choix coopératif, c'est que je suppose que mon partenaire fera pareil que moi car c'est un homme comme moi.

Proust avait saisi la théorie de l'intrication avant Einstein. Il utilise une théorie de l'enchevêtrement. Les décisions se prennent à partir de la question: «Si moi je ne le fais pas, qui le fera?»
C'est le mécanisme démonté par Quattrone et Tversky dans leur article «Causal versus diagnostic contingencies» à propos des votants: chaque électeur regarde son propre vote comme le diagnostic de millions d’autres votes et fait comme si ceux qui pensaient comme lui agissaient comme lui. Il se dit: «je vais voter parce que si les gens qui pensent comme moi ne vont pas voter, nous allons perdre l’élection.»
Saint-Loup agit de la même façon. Il est fidèle par superstition, il pense «si moi je ne suis pas fidèle, pourquoi le serait-elle?»

Or, cette curiosité, c’est à tort que j’avais espéré l’exciter chez Saint-Loup en lui parlant de mes jeunes filles. Car elle était pour longtemps paralysée en lui par l’amour qu’il avait pour cette actrice dont il était l’amant. Et même l’eût-il légèrement ressentie qu’il l’eût réprimée, à cause d’une sorte de croyance superstitieuse que de sa propre fidélité pouvait dépendre celle de sa maîtresse.[1]

Un autre exemple de cette superstition est donnée par le narrateur songeant à Albertine: s'abstenir d'infidélités dans l'espoir que l'autre fasse de même. Mais le narrateur va plus loin: faut-il souhaiter que les morts voient nos pensées?

Peut-être, si elle l’avait su, eût-elle été touchée de voir que son ami ne l’oubliait pas, maintenant que sa vie à elle était finie, et elle eût été sensible à des choses qui auparavant l’eussent laissée indifférente. Mais comme on voudrait s’abstenir d’infidélités, si secrètes fussent-elles, tant on craint que celle qu’on aime ne s’en abstienne pas, j’étais effrayé de penser que, si les morts vivent quelque part, ma grand’mère connaissait aussi bien mon oubli qu’Albertine mon souvenir. Et tout compte fait, même pour une même morte, est-on sûr que la joie qu’on aurait d’apprendre qu’elle sait certaines choses balancerait l’effroi de penser qu’elle les sait toutes?[2]

(Jon Elster nous projette un tableau des différents choix possibles, deux lignes sur deux colonnes. Il commente): Le narrateur peut choisir entre "tous les morts savent tout" ou "aucun mort ne sait rien". La diagonale résume les choix possibles.

En revanche, la publication de l'article dans Le Figaro est l'occasion d'un contraste, car il n'a aucune action à distance sur ses lecteurs. Cela n'empêche le narrateur d'espérer que ce lien existe, sans beaucoup d'illusion toutefois:

[...] moi-même je serais bien incapable de dire de qui était le premier article de la veille. Et je me promets maintenant de les lire toujours et le nom de leur auteur, mais comme un amant jaloux qui ne trompe pas sa maîtresse pour croire à sa fidélité, je songe tristement que mon attention future ne forcera pas en retour celle des autres.[3]

Le narrateur avance une autre esquisse en ce sens:

il s'agit d'une citation de la Pléiade selon Tadié que je n'ai pas: «Je me rends compte que bien souvent... cette lettre.» tome IV p.675-676.

On constate l'usage répété du mot "pour" : il s'agit de se convaincre que sa maîtresse ne le trompe pas. Mais le narrateur est lucide: il exclut que la réalité puisse ressembler à son désir. Il va donc mettre ne place une stratégie qui consiste à ne pas espérer de lettre, de manière à ce que la survenue d'une lettre soit moins improbable, un peu comme l'insomniaque tente d'oublier qu'il veut dormir pour que le sommeil survienne.

Il semble que dans la vie mondaine, reflet insignifiant de ce qui se passe en amour, la meilleure manière qu’on vous recherche, c’est de se refuser. [...] De même, si un homme regrettait de ne pas être assez recherché par le monde, je ne lui conseillerais pas de faire plus de visites, d’avoir encore un plus bel équipage ; je lui dirais de ne se rendre à aucune invitation, de vivre enfermé dans sa chambre, de n’y laisser entrer personne, et qu’alors on ferait queue devant sa porte. Ou plutôt je ne le lui dirais pas. Car c’est une façon assurée d’être recherché qui ne réussit que comme celle d’être aimé, c’est-à-dire si on ne l’a nullement adoptée pour cela, si, par exemple, on garde toujours la chambre parce qu’on est gravement malade, ou qu’on croit l’être, ou qu’on y tient une maîtresse enfermée et qu’on préfère au monde [...]. [4]

Il s'agit de self-deception, de ce que Pascal Engel appelle la duperie de soi-même. Ce n'est pas du wishful thinking, c'est-à-dire prendre ses désirs pour des réalités: il n'y a pas déni puisqu'on ignore ce qu'est la réalité.

C'est la différence entre "l'effet Mme de Rênal": son mari la veut fidèle donc il la croit fidèle, il prend ses désirs pour la réalité; et "l'effet Othello", Othello craignant que sa femme ne soit pas fidèle croit qu'elle ne l'est pas.

Sans doute j’avais été depuis longtemps, par la puissance qu’exerçait sur mon imagination et ma faculté d’être ému l’exemple de Swann, préparé à croire vrai ce que je craignais au lieu de ce que j’aurais souhaité

Cependant, le narrateur est conscient de ce biais dans sa réflexion, et il essaie d'en tenir compte:

[...] Mais je me dis que, s’il était juste de faire sa part au pire, [...] il ne fallait cependant pas que, par cruauté pour moi-même, soldat qui choisit le poste non pas où il peut être le plus utile mais où il est le plus exposé, j’aboutisse à l’erreur de tenir une supposition pour plus vraie que les autres, à cause de cela seul qu’elle était la plus douloureuse.[5]

On peut creuser la différence entre les deux. Selon Joshua landy, le narrateur choisit systématiquement les faux renseignements, il cherche la mauvaise information:

his peace of mind requires that he employ sufficent ressources to generate the illusion of knowing the truth, but that he stop short of those wish risk actually uncovering it [...][6]

La duperie suppose que l'on maintienne ensemble deux croyances contradictoires simultanément, mais sans en avoir conscience. Il s'agit d'un processus motivé.

1. L’individu maintient deux croyances contradictoires (p et non-p)
2. Les deux croyances sont maintenues simultanément
3. L’individu n’est pas conscient d’avoir l’une des deux croyances
4. L’acte qui détermine laquelle des deux croyances est sujette à la conscience est un acte motivé.
(R. Gur et H. Sackeim, « Self-deception : A concept in search of a phenomenon », Journal of Personality and Social Psychology 1979.)

Il s'agit en réalité d'une volonté d'ignorance: l'individu sait qu'il pourrait acquérir des informations pour confirmer ou invalider sa croyance, mais il ne cherche pas véritablement à l'acquérir.
On entre dans le domaine de la pensée magique. La pensée magique, c'est ce qui fait que lors d'un lancer de dé, les individus préfèrent parier pendant que le dé est en l'air plutôt qu'une fois qu'il est tombé sur le sol sans que le résultat leur soit connu: tout se passe comme si les individus pensaient pouvoir influencer le résultat tant que le dé est en l'air.

Hilgard en 1974 a mené l'expérience suivante: il a noté combien de temps un groupe d'individus supportaient de tenir sa main dans l'eau glacé, puis leur a donné de fausses informations sur ce que l'exercice physique aurait comme conséquence en fonction de leur "type" cardiaque (type imaginaire, mais les individus ne le savaient pas). Après quelques minutes d'exercices physiques, les individus ont à nouveau plongé la main dans l'eau glacé. Pratiquement tous ont modifié leur capacité à tenir dans l'eau en fonction de ce qu'on leur avait expliqué (voir ici).
De même, on sait que les nouveaux riches préfèrent payer cher leurs tableaux contemporains, car cela les rassure sur leurs goûts artistiques.

Toutes ces démarches de fausses recherches de l'information, de pensée magique et de duperie de soi-même sont parfaitement illustrer par Swann dans son amour pour Odette:

Pour l’instant, en la comblant de présents, en lui rendant des services, il pouvait se reposer sur des avantages extérieurs à sa personne, à son intelligence, du soin épuisant de lui plaire par lui-même. Et cette volupté d’être amoureux, de ne vivre que d’amour, de la réalité de laquelle il doutait parfois, le prix dont en somme il la payait, en dilettante, de sensations immatérielles, lui en augmentait la valeur – comme on voit des gens incertains si le spectacle de la mer et le bruit de ses vagues sont délicieux, s’en convaincre ainsi que de la rare qualité de leurs goûts désintéressés, en louant cent francs par jour la chambre d’hôtel qui leur permet de les goûter.
Un jour que des réflexions de ce genre le ramenaient encore au souvenir du temps où on lui avait parlé d’Odette comme d’une femme entretenue, et où une fois de plus il s’amusait à opposer cette personnification étrange : la femme entretenue – chatoyant amalgame d’éléments inconnus et diaboliques, serti, comme une apparition de Gustave Moreau, de fleurs vénéneuses entrelacées à des joyaux précieux – et cette Odette sur le visage de qui il avait vu passer les mêmes sentiments de pitié pour un malheureux, de révolte contre une injustice, de gratitude pour un bienfait, qu’il avait vu éprouver autrefois par sa propre mère, par ses amis, cette Odette dont les propos avaient si souvent trait aux choses qu’il connaissait le mieux lui-même, à ses collections, à sa chambre, à son vieux domestique, au banquier chez qui il avait ses titres, il se trouva que cette dernière image du banquier lui rappela qu’il aurait à y prendre de l’argent. En effet, si ce mois-ci il venait moins largement à l’aide d’Odette dans ses difficultés matérielles qu’il n’avait fait le mois dernier où il lui avait donné cinq mille francs, et s’il ne lui offrait pas une rivière de diamants qu’elle désirait, il ne renouvellerait pas en elle cette admiration qu’elle avait pour sa générosité, cette reconnaissance, qui le rendaient si heureux, et même il risquerait de lui faire croire que son amour pour elle, comme elle en verrait les manifestations devenir moins grandes, avait diminué.

Dans le premier cas, la générosité de Swann pour Odette augmente la valeur d'Odette aux yeux de Swann.
Dans le deuxième cas, la générosité de Swann pour Odette augmente la valeur de Swann aux yeux d'Odette.
Puis la crise survient:

Alors, tout d’un coup, il se demanda si cela, ce n’était pas précisément l’« entretenir » (comme si, en effet, cette notion d’entretenir pouvait être extraite d’éléments non pas mystérieux ni pervers, mais appartenant au fond quotidien et privé de sa vie, tels que ce billet de mille francs, domestique et familier, déchiré et recollé, que son valet de chambre, après lui avoir payé les comptes du mois et le terme, avait serré dans le tiroir du vieux bureau où Swann l’avait repris pour l’envoyer avec quatre autres à Odette) et si on ne pouvait pas appliquer à Odette, depuis qu’il la connaissait (car il ne soupçonna pas un instant qu’elle eût jamais pu recevoir d’argent de personne avant lui), ce mot qu’il avait cru si inconciliable avec elle, de « femme entretenue ».

Mais tout de suite intervient la résolution de la crise:

Il ne put approfondir cette idée, car un accès d’une paresse d’esprit, qui était chez lui congénitale, intermittente et providentielle, vint à ce moment éteindre toute lumière dans son intelligence, aussi brusquement que, plus tard, quand on eut installé partout l’éclairage électrique, on put couper l’électricité dans une maison. Sa pensée tâtonna un instant dans l’obscurité, il retira ses lunettes, en essuya les verres, se passa la main sur les yeux, et ne revit la lumière que quand il se retrouva en présence d’une idée toute différente, à savoir qu’il faudrait tâcher d’envoyer le mois prochain six ou sept mille francs à Odette au lieu de cinq, à cause de la surprise et de la joie que cela lui causerait.[7]

Swann est donc saisi d'une "paresse d'esprit" providentielle, il s'agit d'un aveuglement volontaire. Il ne s'agit pas d'un refoulement dans l'inconscient, car véritablement, Swann ne sait pas qu'Odette est entretenue. Il s'agit plutôt de l'analyse de Pascal notant que les gens ne voient pas ce qu'ils ne veulent pas voir. Il ne s'agit pas d'un mécanisme freudien mais d'un mécanisme quotidien.

Proust a peu ou mal connu Nietzsche. Pourtant, selon Joshua Landy, tous les deux sont arrivés aux mêmes conclusions:

Et l’impuissance qui n’use pas de représailles devient, par ce mensonge, la "bonté" ; la craintive bassesse, "humilité" ; la soumission à ceux qu’on hait, "obéissance" [...]. Ce qu’il y a d’inoffensif chez l’être faible, sa lâcheté-même, dont il est riche, et ce qui chez lui fait antichambre, et doit attendre à la porte, inévitablement, se parent ici d’un nom bien sonnant et s’appelle "patience", parfois même "vertu"; "ne pas pouvoir se venger" devient "ne pas vouloir se venger" et parfois même pardon. (Nietzsche, La généalogie de la morale, I. 14).

Cela nous rappelle Madame de Gallardon qui souhaite inviter Swann:

— Oriane, ne te fâche pas, reprit Mme de Gallardon qui ne pouvait jamais s’empêcher de sacrifier ses plus grandes espérances sociales et d’éblouir un jour le monde, au plaisir obscur, immédiat et privé, de dire quelque chose de désagréable : il y a des gens qui prétendent que ce M. Swann, c’est quelqu’un qu’on ne peut pas recevoir chez soi, est-ce vrai?
— Mais... tu dois bien savoir que c’est vrai, répondit la princesse des Laumes, puisque tu l’as invité cinquante fois et qu’il n’est jamais venu.[8]

Un autre exemple nous est donné à Balbec, quand les bourgeoises riches prétendent à elle-même ne pas envier Mme de Villeparisis:

Chaque fois que la femme du notaire et la femme du premier président la voyaient dans la salle à manger au moment des repas, elles l’inspectaient insolemment avec leur face à main du même air minutieux et défiant que si elle avait été quelque plat au nom pompeux mais à l’apparence suspecte qu’après le résultat défavorable d’une observation méthodique on fait éloigner, avec un geste distant et une grimace de dégoût. Sans doute par là voulaient-elles seulement montrer, que s’il y avait certaines choses dont elles manquaient – dans l’espèce certaines prérogatives de la vieille dame, et être en relations avec elle – c’était non pas parce qu’elles ne pouvaient, mais ne voulaient pas les posséder. Mais elles avaient fini par s’en convaincre elles-mêmes ; et c’est la suppression de tout désir, de la curiosité pour les formes de la vie qu’on ne connaît pas, de l’espoir de plaire à de nouveaux êtres, remplacés chez ces femmes par un dédain simulé, par une allégresse factice, qui avait l’inconvénient de leur faire mettre du déplaisir sous l’étiquette de contentement et se mentir perpétuellement à elles-mêmes, deux conditions pour qu’elles fussent malheureuses.[9]

Selon Max Scheller, il s'agit d'un auto-empoisonnement psychologique. Il ne s'agit pas de réduire, mais de produire des mensonges qui rendent l'esprit inapte au plaisir.
Cependant, il existe un cas contrasté de mensonge qui conduit au bonheur:

C’est le miracle bienfaisant de l’amour-propre que peu de gens pouvant avoir les relations brillantes et les connaissances profondes, ceux auxquels elles font défaut se croient encore les mieux partagés parce que l’optique des gradins sociaux fait que tout rang semble le meilleur à celui qui l’occupe et qui voit moins favorisés que lui, mal lotis, à plaindre, les plus grands qu’il nomme et calomnie sans les connaître, juge et dédaigne sans les comprendre. Même dans les cas où la multiplication des faibles avantages personnels par l’amour-propre ne suffirait pas à assurer à chacun la dose de bonheur, supérieure à celle accordée aux autres, qui lui est nécessaire, l’envie est là pour combler la différence. Il est vrai que si l’envie s’exprime en phrases dédaigneuses, il faut traduire: «Je ne veux pas le connaître» par «je ne peux pas le connaître». C’est le sens intellectuel. Mais le sens passionné est bien: je ne veux pas le connaître. On sait que cela n’est pas vrai mais on ne le dit pas cependant par simple artifice, on le dit parce qu’on éprouve ainsi, et cela suffit pour supprimer la distance, c’est-à-dire pour le bonheur.[10]

Si l'on désire quelque chose, c'est par envie. «Je ne veux pas le posséder» est une déviation du mot envie.

Mais même à eux seuls, et n’apportant pas l’espoir d’une conséquence matrimoniale, ces «succès» excitaient l’envie de certaines mères méchantes, furieuses de voir Albertine être reçue comme «l’enfant de la maison» par la femme du régent de la Banque, même par la mère d’Andrée, qu’elles connaissaient à peine. Aussi disaient-elles à des amis communs d’elles et de ces deux dames que celles-ci seraient indignées si elles savaient la vérité, c’est-à-dire qu’Albertine racontait chez l’une (et «vice versa») tout ce que l’intimité où on l’admettait imprudemment lui permettait de découvrir chez l’autre, mille petits secrets qu’il eût été infiniment désagréable à l’intéressée de voir dévoilés. Ces femmes envieuses disaient cela pour que cela fût répété et pour brouiller Albertine avec ses protectrices. Mais ces commissions comme il arrive souvent n’avaient aucun succès. On sentait trop la méchanceté qui les dictait et cela ne faisait que faire mépriser un peu plus celles qui en avaient pris l’initiative.[11]

Ici, il s'agit d'un usage orthodoxe de l'envie. L'envie finit par empirer la situation des envieuses. Si l'on compare au cas du père Bloch, on constate que l'amour-propre négatif (qui dénigre) rend moins heureux que l'amour-propre positif qui permet de «de multiplier ces pauvres avantages personnels» et de s'assurer un surplus de bonheur en utilisant l'envie.

morale de Proust

Swann efface l'idée qu'Odette était entretenue. Sa réaction quand il reçoit la lettre anonyme est la même, là encore par une sorte de paresse:

Un instant Swann sentit que son esprit s’obscurcissait, et il pensa à autre chose pour retrouver un peu de lumière. Puis il eut le courage de revenir vers ces réflexions. Mais alors, après n’avoir pu soupçonner personne, il lui fallut soupçonner tout le monde.[12]

Mais ne pas chercher l'auteur de cette lettre est une lâcheté. Nous arrivons donc à la conclusion de Louis Althusser: «il ne faut pas se raconte d'histoire». Il faut renoncer à l'aveuglement, qu'il rende heureux ou malheureux.

Notes

[1] A l'ombre des jeunes filles en fleurs, Clarac t1, p.807

[2] La Fugitive, Clarac t3, p.510

[3] Ibid, p.569

[4] La Prisonnière, Clarac t3, p.

[5] Sodome et Gomorrhe, Clarac t2, p.834

[6] Joshua Landy, Philosophy as Fiction : Self, Deception, and Knowledge in Proust, p.97

[7] Du côté de chez Swann, Clarac t1, p.267 et suiv.

[8] Ibid, p.335

[9] Ibid, p.677

[10] Ibid, p.770

[11] Ibid, p.937

[12] Du côté de chez Swann', p.357